C'est une question ou plutôt un reproche que l'on fait souvent à la pédagogie Montessori.

Pour moi, Montessori c'est la liberté justement d'être créatif! Mais il ne faut pas confondre déviation imaginaire et imagination ou créativité.

Je remercie Coraline Dallo d'avoir partagé avec des mots aussi justes cette question sur le net que je me permets de partager avec vous!

"Je me permets de publier ici la première partie de l'essai que j'ai rédigé dans le cadre de ma formation AMI 6/12 Montessori.
La question récurrente de notre société moderne est d’élever des enfants créatifs, qui ont de l’imagination. La critique à l’égard de la pédagogie Montessori à destination des plus jeunes se fondent souvent sur l’appui accru sur le réel. Il est pourtant essentiel de comprendre le développement de cette capacité exceptionnelle.

Définitions
Tout d’abord, une entrée par l’étymologie : imagination, vient du latin imago, image.
Continuons par quelques définitions...
Partons de celle d’Aristote : « Ce en vertu de quoi une image nous vient à l’esprit. » (De Anima iii 3, 428aa1-2)

Voici celle du dictionnaire Webster : « L’acte ou la capacité de former une image mentale de quelque chose qui n’est pas présente aux sens ou qui n’a pas complètement été perçue dans la réalité ». C’est une précision supplémentaire : c’est donc un acte de la volonté de faire appel à une image, mais aussi de compléter la réalité.

Enfin, celle d’Alex F. Osborne dans Applied imagination : « L’imagination est la pierre angulaire de l’effort humain ; elle est, sans aucun doute, responsable de la survie de l’homme comme animal et elle lui a permis comme être humain de conquérir le monde. Elle pourra peut-être le mener à maîtriser l’univers ». Ici est précisé la finalité de l’imagination.

Nous allons voir l’approche de Maria Montessori qui a une conception cartésienne de l’imagination : avec la raison et la volonté, elle fait partie de l’entendement. Son rapport avec la mémoire est aussi à explorer, car elle s’en rapproche en se distinguant par sa portée conceptuelle. Elle lui confère aussi un rôle créatif, puisqu’elle permet de combler les perceptions, d’inventer l’inédit.

Enfin concernant son importance, elle dit que « l’imagination est l’une des facultés les plus hautes de l’homme : nous avons le devoir d’aider au développement de cette faculté chez l’enfant ». (Pédagogie Scientifique, Tome 2)
L’imagination complète la perception dpar les sens:
La gestalt en a développé une philosophie que nous ne reprendrons pas ici. Mais il est un fait que la perception est un processus d’analyse des sensations. Ces dernières sont recueillies par l’entendement qui les analyse. Un contexte global est fourni par ce que l’on appelle ici l’imagination à des fins d’efficacité. Jean-Paul Sartre propose un exemple dans l’Etre et le Néant, où un homme cherche du regard un de ses amis dans un restaurant. Cet homme va « balayer » sa vision en s’appuyant sur une image prédéfinie de son ami afin de se concentrer sur la reconnaissance de celui-ci. L’imagination complète ainsi la perception en amont. Cela sous-entend un stock de sensations conséquentes qui s’affranchit du temps et réquisitionne dans le présent des sensations passées. L’imagination se distingue en ce sens de la mémoire en ce qu’elle mobilise des images intemporelles et globales.

La conséquence de cette caractéristique de l’imagination est qu’elle a besoin de former des images en amont pour être efficiente. Cela signifie donc que le jeune enfant a besoin de constituer cette réserve. N’est-ce pas le but principal de l’esprit absorbant de l’enfant dans son premier plan de faciliter cette tâche qui serait fastidieuse voire impossible si elle devait être volontaire ? C’est pourquoi la première période de la vie doit être reliée au maximum au sensoriel en ouvrant l’enfant à son environnement. Le second aspect de l’imagination en dépend.

L’imagination créatrice
« Ce qu’on appelle création est en réalité une composition, une construction faite sur un matériel primitif de l’esprit qu’il est nécessaire de recueillir par les sens, dans l’ambiance » p. 196. La pédagogie scientifique Tome 2.
Pour être créatrice, à savoir faire surgir de l’inédit, l’imagination doit avoir une fondation. Comme nous venons de le voir, elle se trouve dans la réalité. Il s’agit de sensations diversifiées, organisées par l’esprit. Il ne s’agit pas de simples souvenirs, mais de perceptions persistantes et organisées.

« L’éducation sensorielle qui prépare à recevoir directement tous les détails différenciés dans les qualités des choses, est donc à la base de l’ « observation » des choses et des phénomènes qui tombent sous nos sens, et par là, aide à recueillir, par un moyen externe, le matériel de l’imagination ». ( Maria Montessori, Pédagogie scientifique, tome 2, p198)

La pédagogie Montessori organise ainsi tout l’environnement de la maison des enfants autour d’expériences sensorielles aussi diverses que possible, invite les familles à faire entrer leur enfant au cœur de l’environnement naturel et social dès la naissance. Les maisons des enfants permettent une mise en ordre autonome ensuite au travers de nombreuses activités. On reproche parfois de ne pas laisser libre la créativité des enfants de nos écoles. Mais comme le disait Aristote, rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été éprouvé par les sens, si ce n’est l’intellect lui-même. Il y a une confusion fondamentale dans notre société actuelle entre imagination et fantaisie qui fait oublier aux adultes que le jeune enfant réceptionne tout ce qui l’environne et ne peut distinguer le vrai du faux qu’après l’établissement solide de la réalité dans son intellect.

D’autre part, la créativité est essentiellement humaine :
« Il semble que toutes les espèces vivantes – à part la nôtre – comprennent le monde à partir de réactions plus ou moins innées à certains types de sensations. Les plantes se tournent vers le soleil. Certaines amibes, sensibles à l'attraction magnétique, orientent leur corps vers le nord. Les bruants indigo apprennent la disposition des étoiles dès leur naissance, ce qui leur permet de parcourir de grandes distances la nuit sans se perdre. […] Chaque espèce découvre et comprend son environnement grâce aux informations que son équipement sensoriel est programmé pour traiter. L'espèce humaine a quant à elle ouvert de nouvelles perspectives sur le réel à partir d'informations traduites en symboles qui viennent compléter les étroites fenêtres sur le monde que nous fournissent nos sens et nos gènes. Les droites parfaitement parallèles n'existent pas dans la nature, mais en postulant leur existence, Euclide et ses disciples ont pu élaborer un système de représentation spatiale beaucoup plus précis que ne peuvent en donner l’œil et le cerveau sans assistance » Mihaly Csikszentmihalyi, La créativité, p. 52 – 53
Différentes formes d’imagination.
Plus que des formes, c’est finalement différentes phases de sa construction qu’évoque Maria Montessori. La première forme d’imagination est l’imagination sensorielle. Elle existe dès la naissance. L’enfant se créé ses images à travers ses sens.


La deuxième forme d’imagination est l’imagination reproductrice chez les enfants de trois à six ans. C’est la faculté qu’a notre esprit à garder un double des sensations qu’il a éprouvées et à se les représenter sous formes d’images mentalement.

La troisième forme d’imagination est l’imagination créatrice qui émerge chez les enfants de six à douze ans. Fort de sa propre « collection » d’images qu’il a expérimentée sensoriellement, l’enfant est capable de se créer ses propres images en combinant et transformant des images concrètes de la réalité pour créer du nouveau. C’est d’ailleurs à cet âge qu’apparaît la période sensible de l’imagination, ce qui doit nous guider sur l’importance d’y faire appel.

« Tout ce que l’homme a inventé, matériel et spirituel qu’il soit, est le fruit de son imagination » déclare Maria Montessori dans Eduquer le potentiel humain, à la page 27.

Éducation et imagination:
Dans Pédagogie Scientifique tome 2 , Maria Montessori explique en quoi l’éducation à l’imagination est mal comprise et dérive vers des pratiques paradoxales. Elle évoque les cours de « composition » où l’enfant doit obéir à des progressions très rigides et fades. L’idée sous-jacente à cette approche est que l’enfant n’a pas d’imagination et ne peut produire des textes libres. A l’instar de l’éducation morale, on pense qu’en imposant un modèle, l’enfant déploiera des compétences inexistantes. Cela va à l’encontre du principe d’auto-construction montessorien. La fondation de l’approche de Maria Montessori ne repose pas sur un postulat, mais sur l’observation. Il y a un potentiel vital qui ne demande qu’à s’exprimer et il faut que les adultes rendent possible cette expression.

Développement de l’imagination:
Il n’y a donc lieu que de fournir l’environnement adéquat à l’enfant selon son plan de développement pour qu’il se construise harmonieusement selon l’élan vital qui l’anime et d’ôter les obstacles de la voie de développement.

D’abord fournir à l’enfant du premier plan un environnement aussi riche que possible, en le mettant au contact de la réalité. L’enfant de zéro à trois ans doit participer à la vie de la famille, être au contact des membres de sa famille, pouvoir explorer son environnement immédiat. Il constitue son premier stock de sensations et bâtit ainsi son intelligence première. A la maison des enfants, il va continuer cette exploration par des activités scientifiquement établies isolant les difficultés et lui permettant de hiérarchiser ces données dans les domaines de la vie sensorielle et pratique, mais aussi par les activités de langage et de mathématique. La force d’imagination est déjà en chemin et se développe parallèlement au langage mais elle est encore superficielle. Elle a peu de repères car la réalité de l’enfant est en train de se construire : le langage ne peut se développer que grâce à l’expression de l’imagination. Les périodes sensibles accompagnent l’auto-construction de l’enfant sur ce chemin. A nous adultes de ne pas perturber cette construction par la présentation de contes de fée ou de récits fantastiques : le jeune enfant ne sait pas encore différencier le vrai du faux. Ce n’est pas stimuler l’imagination des enfants que d’abuser de leur crédulité en leur faisant croire à des mythes qui nous ravissent mais qui prête à confusion, comme par exemple l’histoire du Père Noël.

Au deuxième plan, l’enfant possède cet outil merveilleux qui leur permet désormais d’évoquer ce qui n’est pas immédiatement accessible par les sens. Dans un jeu constant entre esprit raisonnant et imagination, l’enfant peut désormais déduire la réalité et en abstraire des concepts. A six ans, on doit lui parler d’époques lointaines ou de réalités très éloignées. Les impressions laissées par les grands récits sont là pour frapper l’imagination alors assez mature pour les recevoir :

« Notre tâche à nous, consiste à accompagner l’enfant âgé de six à douze ans sur le chemin qui conduit vers des réalités plus élevées, que l’imagination seule peut saisir » (Maria Montessori – Eduquer le potentiel humain, p. 27).
« L’imagination est la base même de l’esprit; elle élève les choses sur un plan supérieur, sur le plan de l’abstraction. Mais l’imagination a besoin d’être construite, organisée ». (Maria Montessori – Eduquer le potentiel humain, p. 51)"